2010-03-11

Underground

Dans le métro à Londres un mardi soir de Ligue des Champions. Arsenal jouait à domicile, Il est 22h30, la rame est bondée de supporters qui rentrent chez eux, étrangement calmes alors que leur équipe a gagné 5 à 0. Les métros londoniens ont la particularité d'avoir des portes latérales incurvées. Quand l'affluence est forte et qu'on se retrouve coincé sur le côté, on est forcé d'épouser la forme de la porte avec le dos, courbé, avec la tête penchée en avant dans les cheveux de ses voisins s'ils sont plus petits, le dos s'ils sont plus grands. Aujourd'hui je suis plus grand...


Deux françaises entre 25 et 30 ans sont entrées dans le wagon et parlent comme si elles étaient seules au monde (et pourquoi y-aurait-t'il un autre français à Londres et spécifiquement dans cette rame ?)

"C'est fou le monde !
- Moi quand il y a trop de monde et que je ne peux pas sortir, je m'en fous, je leur rentre dedans !
Sûrement des provinciales qui vivent leur première expérience dans une grande ville...
- Des animaux, vraiment !
La classe...
- Tu sais qu'une fois, je me suis évanouie !
- Ca m'étonne pas !
- J'étais assise, je lisais, et j'avais soif mais pas d'eau et je me suis évanouie !
Tiens, ils passaient Shoah de Claude Lanzmann l'autre soir sur Arte...
- Ca m'étonne pas !
- C'est pas bon, tout ça ! Déjà toute la journée devant l'écran de l'ordi, le soir le métro !
- Et moi j'ai 2 écrans au travail !
- Encore pire ! Moi ça me fait mal aux yeux, c'est horrible !

Depuis le début de la conversation, celle qui me tourne le dos n'a de cesse de ponctuer ses phrases de gestes très gracieux visant à se recoiffer mais qui n'ont pour effet que d'envoyer ses cheveux alternativement dans mon visage et dans celui de mon voisin de droite


- Mais il existe des trucs, tu sais, des filtres à mettre sur les écrans, tu devrais en demander à ta boîte !
- Ah oui ?
- Et le métro, c'est long !
- J'ai regardé, pour venir en vélo, y'a qu'une demi-heure de trajet...
- C'est peu !
- ...et ça fait faire du sport, et tu es au grand air, on respire !
Londres à vélo en étant français... dangereux ! Londres à vélo tout court pour être au grand air... feel the smog, smell the smog...
- C'est fou le monde quand même !

Je commence à manquer d'air et nous sommes un peu trop serrés pour pouvoir avoir la liberté de mouvement nécessaire et suffisante à l'application d'une gifle... Heureusement de l'autre côté d'une vitre mais dans notre wagon, à 80 centimètres de moi se tient un couple de personnes presque âgées et totalement laides. Quand je suis entré dans la rame, la femme dormait dans les bras de son mari et maintenant elle s'est réveillée et lui sourit tendrement... Je respire...


- Il y avait un match aujourd'hui !
- Ah oui, les jours de match, il faut éviter de rentrer en métro !
- Tu as visité le stade ?
- Non, mais j'irai bien voir un match !
- C'est cher, mais peut-être qu'on peut voir les entraînements ?
- En même temps, il fait froid, j'irai plutôt cet été !
- Ah non, l'été ils sont en vacances !
- Mais non, il y a la Coupe du Monde !
...en Afrique du Sud
- Ah oui la Coupe du Monde, ils vont bientôt commencer les éliminatoires d'ailleurs... "
Nous sommes en mars 2010, le tirage au sort de la PHASE FINALE a eu lieu il y a 3 mois déjà...

Là, le métro s'arrête à Liverpool Street Station et les françaises sont déplacées un peu plus loin, hors de portée de mes oreilles, mon visage hors de portée de leurs cheveux.

C'est sûr qu'on ne peut pas toujours parler de philosophie, de religion ou de politique, qu'il est agréable d'évoquer parfois des sujets plus futiles, mais de là à entasser les lieux communs en les truffant de perles...

C'est, je crois, l'un des gros avantages de la vie à Londres. Je ne comprends pas encore les conversations extérieures et du coup, les gens me semblent plus intéressants ici. Ca ne va sûrement pas durer, mais je profite...

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Un mardi soir à Londres, 22H30.

Après une journée follement distrayante passée les yeux rivés sur mon écran d’ordinateur et l’oreille collée contre le combiné du téléphone, après avoir servi 12 cafés, essuyé 26 refus et 5 « je vous rappellerai » ,annulé 3 rendez-vous pour mon patron puis finalement annulé les annulations, menti 6 fois en prétendant qu’il était en réunion , bref après une honnête journée de travail je n’aspirais qu’ à retrouver Lucie.

Lucie, c’est une amie, mon amie, une de celles que l’on dit « meilleures ». Bon, c’est vrai, elle n’a pas inventé l’eau chaude et sa conversation n’est pas des plus édifiantes mais, franchement, après une journée abrutissante, qui aurait envie de parler religion, politique ou philosophie ?? Pas moi, pas ce soir en tout cas et je ne rêvais que futilités …légères, très légères futilités.

On devait se retrouver au pub à l’angle de la rue où se situe l’agence dans laquelle j’avais été embauchée, histoire de noyer ce qui lui restait de chagrin : deux mois jour pour jour que son italien avait mis les voiles. Moi je lui avais bien dit « le rital, il t’emballe tu te régales ; puis il détale et toi t’as mal ! » C’est un adage qui vaut ce qu’il vaut mais pour Lucie ça avait été une véritable prophétie. Après lui avoir juré un amour éternel, il a en effet fini par détaler et elle n’a trouvé de réconfort que dans l’idée de mettre le plus de distance possible entre son Casanova avarié et elle. De mon côté, l’avenir ne me souriait plus en France et commençait même franchement à me faire la grimace: je ressemblais de plus en plus à un Tanguy au féminin, les études en moins.

Bref, voilà pourquoi , quelques mois , une traversée et un boulot plus tard, je me retrouve à Londres à 22h30, légèrement éméchée après avoir vidé quelques pintes avec Lucie en souvenir de ce « salaud de Marco »et salué de la même manière la joie d’être jeune, libre et ….seule(lever le coude rendant lucide). La seule chose que l’on n’avait pas prévue c’est que ce soir Arsenal jouait et à domicile en plus, donc pub bondé de supporters au teint rubicond et vêtus de maillots rouge et blanc, vociférant entre deux gorgées mousseuses. Autant vous dire que la soirée n’avait pas réussi à dérider Lucie, loin de là, et qu’on avait dû l’écourter. Il allait me falloir déployer des trésors de futilités pour qu’elle ne rumine pas sa rancœur ,du métro jusqu’à la maison.

Les portes du métro s’ouvrent et Lucie joue des coudes pour se frayer une place au milieu de la cohue. J’avise contre la porte de la rame un garçon, 30- 35 ans peut-être, pas de dents en avant, pas d’oreilles décollées, pas de teint blafard…sûrement un français, un provincial qui vit sa première expérience londonienne .Et oui, il saurait sinon que les portes latérales sont incurvées et que par conséquence il va se retrouver les dos courbé et la tête penchée dans les cheveux de Lucie qui vient de s’arrêter devant lui, en lui tournant le dos. Je le plains intérieurement car Lucie a un tic particulièrement pénible dans une telle situation de promiscuité : elle ne peut s’empêcher de se passer les mains dans les cheveux et vu son état de nerfs je pense que les intrusions capillaires vont être fréquentes. Mais quelque chose d’autre retient mon attention : ce garçon…j’ai l’impression de l’avoir déjà vu quelque part…
De toute façon on va parler en français et fort, comme ça ,si la Dalida qui se trouve devant lui le dérange ,il ne sera pas gêné pour le faire savoir.

Anonyme a dit…

Mais où l’ai-je déjà vu ?
Cette question m’obsède tellement que je réponds à Lucie-Dalida de façon mécanique, en adoptant le même ton qu’elle et la même désinvolture. Il faut bien faire passer le mélange nauséeux de la pilule Marco et de la soirée ratée pour cause de foot. Elle parle d’évanouissement, d’écran d’ordinateur et de vélo je crois. Je joue le jeu et je m’entends même dire que ça permet d’être au grand air, de respirer…amitié que ne ferait-on pas en ton nom !!

Je regarde toujours du coin de l’œil le français -mais bon sang où l’ai-je vu ?- qui semble ronger son frein. Est-ce l’insipidité de notre conversation ou les mèches de Lucie lui fouettant très régulièrement le visage ? Les deux conjugués sûrement.
Et Lucie enchaîne sur la coupe du monde, elle ne s’est pas rendue compte que les éliminatoires avaient déjà commencé…à quoi bon la détromper maintenant, il sera toujours temps demain, quand Marco sera loin de son esprit obscurci par les vapeurs de malt. Je souris intérieurement devant la mine déconfite de mon petit français, certainement ravi de ne pas avoir ouvert la bouche et d’avoir pu garder le secret sur ses origines.

Liverpool Street Station. Du monde s’engouffre dans la rame et j’en profite pour entraîner Lucie et ses cheveux loin du visage excédé.

Visage…visage….ça y est je sais !! C’est lui qui faisait la manche la dernière fois du côté de la station de métro de South Kensington .Je m’en souviens, je lui ai même donné 20 pence (c’est tout ce qu’il me restait), il chantait Wild World je crois. Je comprends maintenant…
Pauvre garçon, avoir traversé la Manche et être obligé de la faire pour gagner sa vie, c’est moche quand même !
Tout n’est qu’une question de point de vue...

Alice Roy  ;)

P.S : promis , j'arrête de squatter ton blog

Xa a dit…

ok mais les éliminatoires de la Coupe du Monde sont FINIS !!!! lol

Xa a dit…

...et puis si tu étais du côté de South Kensington le lundi en milieu d'après-midi, c'est que le travail de bureau n'est pas si abrutissant !

Anonyme a dit…

Lol !!
Mais j’écris en tant que narrateur omniscient, je ne m’identifie pas à mes personnages !!!
Je sais bien évidemment, MOI, en tant que vrai moi, que ces fameux éliminatoires sont finis (main à l’appui !).Mais je ne pouvais pas laisser Lucie supporter tout le poids des futilités inexactes, après tout c’est sa meilleure amie !!
Bref, quant à son passage du côté de South Kensington, je suis capable de trouver des tas de raisons plausibles…elle ne travaille pas le lundi après-midi, son patron l’avait envoyée faire une course…

Alice Roy