2016-08-27

Beatles


Été 2015, concert hommage aux Beatles avec le groupe The Littles à Chartres. C'est la "grosse" date de l'été : une grosse scène, une grosse sono, un gros public, une grosse ambiance et des signatures de cd à la sortie - à défaut d'avoir un autographe de Paul McCartney, c'est pas mal d'avoir celui d'un mec qui chante ses chansons, non ? NON ! C'est comme si j'allais demander un autographe à l'arrière gauche du Football Club de Velleron parce que je suis fan de Christiano Ronaldo...


En toute fin de séance de dédicaces, deux fans "historiques" du groupe, qui suivent les Littles depuis leurs presque débuts (j'ai intégré le groupe 5 mois auparavant seulement mais les mecs tournent depuis une dizaine d'années), deux fans donc, débarquent, sabrent le champagne pour l'anniversaire de l'une d'elles, sortent des gateaux et nous offrent des petits cadeaux : des porte-clés en forme de guitare avec marqué "The Beatles" dessus. Attention extrêmement sympathique et délicate, mais aussi intensément bizarre... Si on transpose la situation, c'est un peu comme si j'allais voir mon pote qui bosse à l'usine, il fabrique des merguez, les emballe, et les charge dans des camions qui desservent les supermarchés de toute l'Europe... Comme si je l'attendais sur le parking, devant sa voiture, à la sortie de son service de nuit, vers 7h34. Et que je lui offrais une canette de Schweppes (il aime bien les bulles), un Twix, et un pin's "On n'a pas fini de vous faire aimer la viande", juste parce que c'est MON anniversaire... Bizarre... mais sympa !

À l'époque, 3 concerts sur 4 que je faisais étaient consacrés aux Beatles. Parfois en costume noir simple, parfois en perruque mais toujours avec à la sortie un mec gentil qui venait me voir pour me raconter qu'il avait vu une fois les Beatles à la télé en 1966, ou qu'il avait bien connu l'ex-femme du conducteur de bus du promoteur de la tournée écossaise de 1963 de Rory Storm and the Hurricanes, groupe dans lequel avait joué Ringo Starr jusqu'en 1961... et mon rôle d'après-concert, mon service après-vente, consistait à l'écouter en hochant la tête, en souriant, à pousser quelques exclamations ravies et à le féliciter de la chance qu'il avait eue de s'être approché à quelques degrés des Fab Four et de la chance que j'avais de m'approcher à travers lui de mes idoles, auxquelles je rêvais depuis toujours de ressembler. Parfois, même après les concerts, on travaille encore...


J'aimais toujours autant les Beatles, enfin les écouter, mais j'avais aussi le sentiment de trahir leur musique soir après soir. J'avais de plus en plus de mal à comprendre l'intérêt d'essayer de reproduire une œuvre d'art à l'identique, sans radicale réinterprétation parce que sinon, les gens l'auraient moins reconnue et auraient été moins contents et seraient moins venus aux concerts et nous, on aurait eu moins de cachets... Pourquoi aller écouter un groupe qui reprend les Beatles alors que leur intégrale est disponible à volonté sur Spotify ? Ça vous viendrait à l'idée de payer une entrée de musée pour voir une reproduction de Guernica par Aristide Chamblain, menuisier à Châteauroux et peintre à ses heures perdues ? Bref, en étant complice de cette médiocrité, mon estime de moi n'était pas au plus haut et j'avais du mal à m'afficher en fan des Beatles...

C'est pourquoi, sitôt de retour de Chartres, j'ai offert le porte-clés à ma fille. (si vous ne savez pas de quel porte-clés je parle, c'est que je me suis trop dispersé, relisez le deuxième paragraphe et promis, j'arrête de m'égarer...)

Ma fille n'a pas de clés, mais elle adore les porte-clés. Du coup, elle les accroche entre eux, ça lui fait des "porte-porte-clés"... Comme jusque-là elle n'en avait qu'un, elle était ravie du cadeau, il avait enfin une utilité (le cadeau, et son premier porte-clés).

Ellipse temporelle...

Hier matin, au petit déjeuner, quatre personnes et un porte-clés autour de la table : ma femme et moi, et nos deux filles, 5 ans et demi et bientôt 2. Ma fille aînée s'adresse à sa sœur et moi à elle...

Ma fille : «tu vois, ça c'est un porte-clés, ça sert à accrocher les clés, il est en forme de guitare, c'est un porte-clés "Bitolse"»
Moi : «on dit Beatles»
Elle : «Et les Bitolse, c'est le groupe de musique de Papa !»

À 41 ans, enfin ! Je suis un Beatle ! Ma vie est réussie !

(oui, bon, tous ces discours sur l'art, l'imitation, l'intérêt artistique, la création, la copie... c'est utile pour se donner une contenance artistico-intellectuelle, mais finalement, c'est pas désagréable de se prendre pour McCartney parfois...)

Aucun commentaire: